Medellin la repentie

Mardi 02 juillet 2012

Mercredi, je quitte mon refuge bucolique de Salento et mes chers compagnons de voyage (Nada, Neal, Curt, Carlo … et cette jolie volontaire américaine dont le nom m’échappe) pour prendre la direction de Medellin, 2ème plus grosse ville du pays avec 3,5 millions d’habitants agglomération comprise :

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Quelques 9 h de bus pour le moins chaotiques : Medellin est comme une belle dame qui ne se laisse pas facilement conquérir. Située à 1600 mètres d’altitude, elle occupe une vallée encaissée (L’Aburra) entre deux chaînes de montagne massives (les Cordillères Occidentale et Orientale). Le trajet est un constant droite-gauche / haut-bas et même à 50 kmh, c’est à vous faire regretter tous vos repas de la semaine précédente.

L’hostel dans lequel j’atterris vers 23h ne ressemble pas à grand-chose mais j’avoue que d’avoir un sol stable sous mes pieds suffit  pleinement à mon bonheur ce soir là.

Mercredi 03 Juillet 2013

Après mon ordinateur, mon appareil photo montre à son tour quelques signes d’affaiblissement : à vrai dire, il ne s’est jamais remis de ma descente en luge au Chili. Heureusement pour lui (et pour moi, et donc pour toi public), je trouve assez vite un petit magasin à l’enseigne évocatrice : « Clinica de la camera ».

Après m’être fait honteusement dragué par la vendeuse (je ne sais jamais vraiment quand une jolie demoiselle est simplement « aimable » ou « plus si affinités », mais là franchement…), je laisse mon ami à 14 millions de pixels en soins intensifs et m’en vais à pas légers fureter dans Medellin.

Vers 15h, je rejoins d’autres gringos pour une exploration guidée de la ville. J’adore me perdre tout seul comme un grand dans les lieux qui sont nouveaux pour moi, mais comme pour Bogota, ce tour fait consensus parmi les backpackers dont j’ai croisé le chemin. Je décide donc de lui donner sa chance.

Notre guide, Pablo, 27 ans, est un enfant de Medellin : il a grandi durant le « règne » d’Escobar, le célèbre baron de la drogue, et après quelques années à l’étranger (2 ans en Hongrie, un an en France), il est revenu au pays avec la volonté affirmée de faire découvrir aux touristes « sa » ville.

En guise d’introduction, il nous gratifie d’un cours accéléré d’Histoire Colombienne. Avec humour et parfois sarcasme, il livre un récit sans concession qui me fait passer successivement de la fascination à la consternation.

Je vous en restitue ici l’essentiel (enfin, ce qu’il m’en reste). Toutes mes excuses par avance pour les éventuelles imprécisions et je vous renvoie aux manuels d’histoire pour une version plus détaillée. Pour ceux que ça barbe, je mets ce long passage en italique afin de vous laisser la possibilité de passer directement à la suite de ce billet.

Le tournant de l’histoire moderne en Colombie a lieu en 1948 : Jorge Eliécier Gaitan, candidat libéral à l’élection présidentielle dont l’origine modeste et le côté « self made man » lui vaut les faveurs du peuple, est assassiné. Le pays prend alors littéralement feu et la lutte intestine entre libéraux et conservateurs enflamme les rues : révoltes, meurtres, viols. La violence est à son paroxysme.

En 1957, les deux partis signent un accord et conviennent d’organiser une « présidence tournante » avec alternance de gouvernement tous les  4 ans. Ce « Front national » contribue à apaiser un temps les tensions. Mais comme le souligne Pablo, il constitue surtout un formidable déni de démocratie puisque les autres partis se trouvent de facto hors jeu et que le peuple est condamné à remettre au pouvoir les mêmes élites.

Conséquence, la tension sociale se fait de plus en plus forte, notamment entre les riches propriétaires terriens et les colombiens qui luttent chaque jour pour manger à leur faim. Presque naturellement, des groupes d’extrême gauche commencent donc à émerger sous formes de guérillas. Et les Etats-Unis, en pleine guerre froide, de s’inquiéter.

En 1964, la maison blanche finance le bombardement au napalm par l’armée colombienne d’une région tenue par les guérillas. En réponse, celles-ci s’organisent, se renouvellent (FARC, ELN, M19 sont les plus connues) et répondent : la violence connait un nouveau boom.

Dans les années 80, le président Betancur (coïncidence frappante mais c’est un simple homonyme de notre Ingrid nationale) négocie un accord de paix avec les rebelles, dont les FARCS. Les riches propriétaires terriens, irrités, fondent ou développent alors leurs propres milices de défense : les paramilitaires, dont l’unique but devient de tuer les membres des guérillas marxistes ou leurs représentants politiques.

 Au fur et à mesure que le communisme passe de mode, les guérillas perdent leur motivation idéologique initiale et commencent à se tourner vers des activités tout aussi ludiques : enlèvements (Il est évalué que ces derniers rapportèrent jusqu’à 200 millions de dollars annuels aux FARCs) et trafic de cocaïne, un business dans lequel les paramilitaires commencent aussi à s’impliquer.

C’est dans ce contexte, au début des années 80, qu’apparait le plus célèbre trafiquant de drogue de tous les temps : Pablo Escobar. A la tête du cartel de Medellin, il devient rapidement le plus gros passeur de cocaïne aux Etats Unis et se retrouve à la tête d’une immense fortune (près de 10 milliards de dollars). Intraitable en affaires, il l’est tout autant avec les policiers colombiens dont chaque tête est mise à prix (1000 dollars payés cash pour tout assassinat). La violence redouble et Medellin gagne le titre de capitale mondiale du crime avec plus de 27000 morts violentes en 1992. En 1993, après une longue chasse à l’homme, Escobar est abattu par l’armée Colombienne mais le pays n’est pas en paix pour autant.

Fatigués par la violence, les rapts et l’insécurité, les Colombiens élisent Alvaro Uribe (dont le père a été tué par les FARCS)  en 2002 et dès lors celui-ci n’a plus qu’un crédo : « sécuriser » le pays, quel qu’en soit le prix. Ce qu’il arrive à faire de manière plus ou moins « éthique » (cf mon article sur Bogota) et avec des résultats parfois controversés.

Cette petite demi-heure me cloue sur place. Les faits sont dramatiques et livrés par une personne les ayant vécus de l’intérieur, ils prennent une dimension à vous tordre le bide. Lorsque Pablo évoque son enfance au milieu de cette Medellin « à feu et à sang » (il a 7 ans en 1993) et certains de ses amis disparus, je me sens un peu submergé par l’émotion.

Par la suite, nous déambulons pendant près de 3 heures dans une ville dont il est sincèrement difficile d’imaginer le passé chargé : car c’est une véritable révolution « positive » qui s’en est emparée depuis 10 ans allant jusqu’à lui valoir en 2013 le titre de capitale de l’innovation.

En point d’orgue de cette visite, le Parc des Lumières, une immense esplanade vouée au crime et à la drogue il n’y a pas si longtemps, et devenue depuis le symbole de la renaissance urbaine (photos issues du net puisque mon appareil est au bloc opératoire) :

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Toujours aussi loquace, Pablo nous gratifie de nombreuses anecdotes historiques alors que nous traversons la vieille ville et ses parties commerçantes animées. Et si la foule se fait parfois dense et que je garde toujours un œil sur mon sac, jamais je ne me sens en insécurité.

Nous finissons notre journée avec une sympathique photo de groupe,

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Et par un dîner avec certains de ses membres dans le quartier « Zona Rosa ».

Sur mon lit, une fois de retour à l’auberge, j’ai grand mal à me concentrer sur mon livre. L’exposé de Pablo m’a littéralement « assommé ». Il m’a surtout fait réaliser (et apprécier) encore plus la chance que j’ai de vivre dans un pays «en paix », où l’éducation, la santé, et la sécurité ne sont pas des luxes, mais des droits.

J’ai parfois tendance à l’oublier.

Jeudi 04 juillet 2013

De bon matin, je pars avec Sofie, originaire de la Belgique une fois, tester les Cable Cars de Medellin, téléphériques permettant l’accès aux hauteurs de la ville et faisant partie intégrante du système (ultra moderne) de métro. Dans le domaine des transports, Medellin est tout aussi innovante.

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Le Panorama depuis le Cable Car est tout bonnement impressionnant : sous nos pieds, des dizaines de milliers de maisons en brique, avec de la vraie vie dedans. Du linge qui sèche sur les toits, des enfants qui jouent au foot, des « vieux » assis aux terrasses de micro cafés… Et même si l’on sent très nettement la différence sociale par rapport au quartier où mon hostel se trouve, un je-ne –sais-quoi se dégage de l’ensemble.

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Arrivés au terminus, nous faisons une petite randonnée de 3h dans l’éco-parc Arvi, en compagnie d’un couple allemand proprement hilarant (comme quoi) conclue par un déjeuner bien copieux dont la gastronomie colombienne a le secret.

Avant de nous en retourner dans le centre ville, nous nous arrêtons à la bibliothèque Espana, construite au milieu de l’un des quartiers les plus pauvres pour permettre aux populations défavorisées un accès aisé à la culture et à l’éducation. Une vraie politique de la Ville en somme.

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Vendredi 05 juillet 2013

Une journée de glande to-tale en compagnie de Carl, mon compère allemand de Salento qui a débarqué à l’improviste.

Mon plus grand exploit du jour : aller récupérer mon appareil photo ressuscité !

Samedi 06 juillet 2013

Après avoir réveillé la moitié de l’auberge en supportant à (très) haute voix Marion Bartoli lors de la finale de Wimbledon, je m’en vais avec Carl en direction de Guatapé, un petit village pittoresque à 2h en bus de Medellin.

La principale attraction du coin : La Piedra, une sorte de roc sorti de nulle part d’environ 200 m de haut. 752 marches permettent l’accès à son sommet pour une vista phénoménale sur les environs, notamment l’Embalse El Penol, l’un des lacs les plus larges du pays (dont le barrage hydroélectrique produit environ 30% de toute l’électricité Colombienne).

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Guatapé en lui-même est un petit village très touristique mais ô combien agréable : c’est une destination de choix pour tous les habitants de Medellin qui souhaitent s’extraire de la grande ville le week-end.

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Sur le chemin du retour, je réalise d’un coup que c’est mon dernier jour en Colombie et des sentiments partagés commencent à affluer : excité à l’idée de découvrir l’Equateur, je ne peux m’empêcher de ressentir une petite pointe de tristesse à la veille de quitter un fabuleux pays que je parcours depuis bientôt 6 semaines.

Car oui, malgré son image encore un peu sombre, la Colombie est un pays fabuleux.

Une Histoire parfois lourde mais singulièrement riche, des paysages formidables, parmi les plus beaux que j’ai pu admirer depuis le début de mon tour du monde, et des habitants dont la gentillesse n’est en aucun cas légendaire. Si vous hésitez encore pour votre prochain périple, un conseil d’ami : osez la Colombie, vous ne le regretterez pas.

Quant à moi, c’est une nouvelle destination pleine de promesses m’attend.

Et je ne surprendrai personne : j’en salive d’avance.

2 Comments on “Medellin la repentie”

  1. Nico Says:

    Tu vas pas me dire que tu vas au bout du monde pour découvrir que la guerre c’est pas bien?

    • Fabien Says:

      Ah ah non … Mais raconté par un local de l’étape, ça émeut un petit peu plus qu’un article du monde lu dans le métro …