Le Huayna Potosi : veni, vidi, vici

Pour des raisons évidentes (nuit noire, sécurité), je n’ai pris que peu de photos de l’ascension même du Huayna Potosi. Mes excuses pour ce déficit illustratif inhabituel … Et bonne lecture !

Jeudi 26 Septembre 2013

Après un séjour annulé dans la région de Sorata – le temps était trop capricieux -, me voici revenu à La Paz en compagnie de Sylvain et de Ruth, Ella & Ben (le couple anglais qui nous accompagne depuis les Salt Flats) ayant quant à eux filé au Pérou.

001En début de matinée, je rejoins Mike & Abby dans une agence de voyages afin de réserver notre trek vers le sommet du Huayna Potosi, un joli bébé de 6088 mètres situé dans la Cordillera Real.

MapL’ascension est très populaire parmi les voyageurs car réputée comme la plus facile à ce niveau d’altitude. Une assertion qui a d’ailleurs tendance à en tromper certains, excités par l’idée de franchir une barre mythique et qui partent à l’aventure sans entraînement ou sans s’être préalablement acclimatés.

Depuis quelques jours déjà, je sonde les backpackers ayant tenté l’expérience et leurs récits font peur : « très difficile et très dangereux, tu dois franchir d’énormes crevasses »,   « dans mon groupe, personne n’est allé au bout, la moitié souffrait du mal d’altitude et vomissait sur le chemin », « impossible d’avancer, je n’avais plus de forces ni de souffle ». Et j’en passe et des meilleurs.  

004Dans le bureau de l’agence, je n’en mène pas large et laisse mes compères américains poser les questions. Ruth, qui est également présente, est encore plus paniquée que moi. Après presque un an de voyage, nous avons chacun besoin de nouveaux défis mais celui-ci semble démesuré. Nous n’avons pas sérieusement trekké depuis le nord Pérou et même si nous naviguons à plus de 3000m d’altitude depuis quelques temps,  la seule montée d’escaliers dans les rues de La Paz suffit à nous essouffler.

003Après une demi-heure, alors que l’indécision est encore palpable chez mes compères anglo-saxons, je suis pris d’une impulsion : je sors mon portefeuille, pose 1000 Bolivianos sur le bureau de la personne qui nous reçoit et dans mon plus brillant espagnol : « C’est bon pour moi. Pour un départ demain s’il vous plait ». Mes compagnons me regardent, interloqués, avant de finir eux aussi par remplir leurs fiches d’inscription et payer un acompte. Allons enfants de la patrie …

Dans l’après-midi, je procède à quelques emplettes préparatrices – polaire, balaklava, snacks – et rejoins Ruth pour un dîner dont l’excellence ne suffit pas à calmer mon angoisse croissante.

Mais dans quelle galère on s’est mis …

Vendredi 27 Septembre 2013

Petite douche froide en ce vendredi matin puisque Abby & Mike, que nous rejoignons devant l’agence, décident finalement de ne pas partir : météo prévisionnelle plutôt mauvaise, légers maux d’estomac, toutes les excuses sont bonnes. A vrai dire, je soupçonne surtout mes compères américains d’être atteints d’une crise de flipette aigue. Je aussi surpris que déçu mais ne leur en tiens évidemment pas rigueur.

Alors que nous procédons à une brève escale pour essayer le matériel nécessaire à l’ascension (chaussures de ski, piolets, casques …), nous faisons connaissance de nos compagnons d’aventure : Clara & Henry (Angleterre), Kim & Tom (Canada), Eddy (Malaisie), Chris (Etats-Unis). Une équipée plutôt internationale au sein de laquelle je me sens d’emblée à mon aise. Tout le monde a conscience de l’ampleur du défi qui nous attend et je sens immédiatement  une vraie solidarité se dégager du groupe. Ma motivation n’en est que renforcée : la petite crise de la veille est déjà loin et je suis entièrement fixé sur mon objectif, conscient que ma réussite dépend avant tout de mon mental.

007 008Une heure de route depuis La Paz et nous posons nos sacs au refugio « Huayna Potosi », à 4750 mètres d’altitude. L’ambiance est excellente, tout le monde s’entend à merveille et les blagues fusent. Si ce n’était notre impressionnant voisin, j’aurais l’impression d’être en vacances au ski.

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010Après un déjeuner copieux, nous chargeons nos sacs à dos et nous mettons en route pour un glacier tout proche. Objectif : tester les équipements. J’ai un petit moment de doute quant à mon aptitude à marcher avec des ski-boots agrémentées de crampons : le tout fait environ 1,5kg pour chaque pied alors que je gambade avec des chaussures de 200g depuis 6 mois. Heureusement, mes craintes sont très rapidement dissipées : descente, montée, virages, je suis sans problème et sans douleurs notre guide sur les pentes enneigées de notre camp d’entraînement.

013Dernier exercice de la journée, l’escalade d’un mur de glace de 8 mètres de haut. Je ne suis pas franchement à l’aise et la manipulation des 2 piolets demande une force que je n’ai pas. Arrivé péniblement au sommet, je me laisse descendre en rappel et dois attendre une bonne dizaine de  minutes avant de récupérer l’usage de mes bras.

014 015De retour au refuge, vers 16h, je me prépare une infusion de Coca (la plante nationale qui sert notamment à lutter contre le mal d’altitude) avant de faire honneur à l’excellent repas qui nous est servi. Un bon feu crépite dans la cheminée autour de laquelle nous sommes regroupés pour converser tout en observant les drapeaux et dédicaces laissés sur les murs par nos « heureux » prédécesseurs. Je suis de plus en plus « dans mon match » : l’échec n’est donc pas une option. Et de toute façon, j’ai déjà préparé la pancarte à brandir au sommet.

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Samedi 28 Septembre 2013

Une nuit plutôt bonne, une matinée de détente et un déjeuner où la peur fait de nouveau son apparition (nous parlons à cette occasion avec un groupe tout juste revenu de l’expédition; seulement 4 membres sur 7 ayant été au bout – ce qui est toujours mieux que le 1 sur 8 de l’avant veille – et ils nous promettent littéralement « la mort » …), et nous voilà partis pour le second refuge qui nous servira de camp de base pour notre ascension. Situé à 5300 m d’altitude, il est 200m plus haut que celui utilisé par les autres agences. Une différence qui peut peser lourd le jour J. Chris, l’américain, n’est pas du voyage. Malade, il a du abandonner.

Pour ces 3 heures de marche, j’ai souscrit à l’option « portage » : conscient de mes limites (je ne suis pas capable de porter 20kg de matériel sur 3 heures de trek), je veux surtout économiser mes genoux et mes forces pour la montée de cette nuit. Dans notre groupe, seuls les canadiens Kim & Tom sont affublés de leur paquetage, décision qu’ils regrettent très vite. Alors que nous gravissons péniblement la pente, affectés par l’altitude, les porteurs nous dépassent avec une facilité déconcertante. Ces hommes sont des machines.

017Sur les 500 derniers mètres du parcours, nous faisons connaissance avec notre nouvelle meilleure ennemie : la neige ! Le sol en est totalement recouvert et nous nous enfonçons parfois jusqu’au genou. Je suis hilare, au contraire de ma petite Ruth qui éprouve moult difficultés jusqu’aux portes de notre refuge. Ce dernier est bien entendu extrêmement basique : une pièce de 10m² doit nous servir à la fois de réfectoire et de dortoir. Mais au moins, on n’aura pas froid.

018 019Vers 17h, nous prenons un léger dîner où nous discutons abondamment avant de filer au lit une heure plus tard. Le réveil est fixé à minuit trente et je suis excité comme jamais. Après 2 jours d’attente, on y est.

Enfin.

Dimanche 29 Septembre 2013

Lorsque l’un de nos guides vient nous réveiller, aux alentours de minuit trente, j’ai déjà les yeux grand ouverts. Je n’ai pas pu les fermer de la nuit, trop occupé à lutter contre un violent mal de tête. Lors du briefing de la veille, nous avions été prévenus : à 5300m, une nuit de sommeil est souvent révélatrice de l’aptitude de notre corps à gérer une telle altitude. Comble du comble, j’ai avalé coup sur coup plusieurs cachets d’ibuprofène et mon estomac me tance comme jamais. Même les voix de mes compagnons, qui commencent à émerger, me sont insupportables. Ruth, qui s’inquiète de mon mutisme, vient s’enquérir de mon état et je fonds en larmes de douleur et de déception. Je suis à 2 doigts de renoncer.

Dans un dernier effort, je me lève, avale un nème cachet fourni par mon amie anglaise, et commence à enfiler péniblement mon équipement. Au dehors, nos guides nous appellent 2 par 2 pour nous encorder. Je suis totalement en mode automatique et transpire à grosses gouttes sous mes 4 couches de vêtements. Je lutte pour attacher mes crampons, et finis par requérir l’aide d’un guide visiblement agacé devant mon retard. Nous nous devons de ne pas traîner : la montée est programmée pour atteindre le sommet aux alentours du lever soleil. Après quoi, la neige commençant à fondre, le risque d’avalanche devient trop important.

Tant bien que mal, vers 2h du matin, je me retrouve harnaché : je fais évidemment équipe avec Ruth qui semble dans de bien meilleures dispositions que moi. Plus que mon propre échec, j’ai peur de provoquer celui de ma comparse : si je décide de renoncer en plein milieu, nous nous devrons de faire tous les 2 demi-tour. Malgré tout, nous nous mettons en route et après quelques pas, je me sens paradoxalement un peu mieux : l’air est frais, il n’y aucun vent, les conditions sont donc idéales et j’ai l’impression de respirer à nouveau. Je me concentre sur mes pas : gauche, droite, l’un après l’autre, sans penser aux futures difficultés ni aux longues heures de marche qui nous attendent. De mon cerveau débranché, je n’utilise que ma lucidité retrouvée pour éviter les pièges du terrain que la nuit noire tend à occulter.

Durant la 1ère heure, la pente est forte mais régulière. Se mouvoir avec tout notre équipement est épuisant mais je suis calé sur le rythme régulier de notre guide. La corde qui nous relie tous les 3 me sert d’indicateur et je m’applique à la laisser légèrement tendue. De temps à autre, je lève la tête, éclaire les crevasses qui nous entourent sans même réaliser le danger, tandis que des dizaines d’autres lampes frontales avancent lentement dans l’obscurité.  Au loin, La Paz brille tranquillement de mille feux.

Alors que nous opérons notre 1ère pause, à environ 5600 mètres d’altitude, je réalise que mon mal de crâne a miraculeusement disparu et que je me sens plutôt bien. Je suis tellement passé près de la catastrophe que plus rien ne peut désormais m’arrêter. Même si je dois ramper, j’irai au bout.

Je m’hydrate, avale un peu de chocolat avant d’obtempérer aux indications de notre guide et de me relever. Devant nous, un mur de glace nous barre le chemin : 50 mètres de haut, une inclinaison de 75 degrés. Nous devons crapahuter sur une portion de moins d’un mètre de large avec en contrebas un vide impressionnant. Je progresse lentement, plante mon piolet le plus haut possible, pousse de toutes mes forces sur mes crampons, avant de recommencer l’opération, encore et encore. Au sommet, à désormais 5700m, je ne peux plus respirer. L’effort a été d’une violence incroyable et alors que je savoure déjà la pause qui nous attend, notre guide nous empresse de continuer.

La pente est tellement forte et le chemin si étroit qu’il est désormais impossible de marcher de front. Nous progressons donc de côté, tels des crabes face au vide, jusqu’ à une altitude de 5800 mètres où nous nous arrêtons enfin pour respirer. Tout comme Ruth et nos autres compagnons – personne n’a encore abandonné et nous avançons tous au même rythme – je m’écroule littéralement dans la neige. Les muscles raidis et le souffle court, nous sommes tous entrés dans la zone rouge. Je sais pertinemment que le moment clef, où le moral seul sert de moteur, est arrivé. Encore 300 mètres de dénivelé, je ne craquerai pas.

Arrivés à une altitude de 5950 mètres, le jour commence à pointer le bout de son nez. Au dessus de nous, le sommet, me parait encore loin et inaccessible. Et pour cause, un 2ème mur nous attend : moins pentu mais beaucoup plus étroit que le 1er, il nous oblige à naviguer à flanc de montagne, sur un passage où une seule de mes chaussures tient difficilement. Je suis épuisé mais tente de garder toute ma concentration : je plante consciencieusement mon piolet, mes crampons, avance prudemment, tout en évitant de regarder le vide qui ne demande qu’à nous aspirer. Je sais que l’erreur est interdite. Arrivés sur une petite plateforme, nous faisons une pause. A côté de nous, une jeune femme est en pleurs. Tétanisée, elle ne peut plus avancer malgré les injonctions de son guide. Et pourtant, le plus dur est devant nous : un ridge de 200 mètres de long et de 30 centimètres de large.

020 - image ext - summitpost.org

source : summitpost.org

Pendant 25 minutes, nous procédons à un exercice d’équilibristes complètement surréaliste avant de nous assoir sur un petit monticule d’à peine 5 mètres de diamètre. Après 4 heures d’efforts, le sommet. Nous y sommes. J’y suis.

021 (2)L’émotion est d’autant plus forte que les 7 membres de notre groupe sont au rendez-vous. Nous nous tombons dans les bras, heureux comme jamais d’avoir réussi. J’ai de nouveau le souffle coupé mais cette fois par le paysage qui nous entoure. A gauche, le lac Titicaca dont on distingue l’immense étendue d’eau azurée. A droite, La Paz. Partout, des versants enneigés auxquels le soleil matinal donne une superbe teinte orangée.

021 (3)Nous sacrifions à une courte pause photo où je ne dégaine que peu mon appareil : je suis déjà tout au retour qui s’annonce périlleux; je sais pertinemment que se laisser entraîner par l’euphorie d’avoir atteint le sommet est le meilleur moyen de faire une erreur technique et de basculer dans le vide. Mon objectif, c’est de vaincre le Huayna Potosi, ce qui implique de le gravir et de le descendre. Sain et sauf.

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Pour l’exercice, les positions dans la cordée sont inversées et je mène le bal. Quelques pas sur le ridge et nous devons laisser place à un groupe qui arrive à contre sens. Les crampons dans la neige, nous stationnons sur un flanc enneigé, fragile et temporaire refuge.

Alors que nous nous remettons en route, et progressons lentement, je sens la corde attachée à mon harnais se tendre de plus en plus fréquemment, m’indiquant que Ruth a du mal à suivre. Je sais que mon amie anglaise déteste les descentes et ralentis donc encore plus le rythme, ce qui a le don d’exaspérer notre guide, de plus en plus pressé d’en finir.

Au bout d’une nème invective de sa part, je me retourne et lui ordonne, à un niveau de décibels qu’il n’est pas prêt d’oublier, de la boucler, ma seule préoccupation du moment étant de permettre à Ruth d’avancer le plus sereinement possible. Enfin, après une bonne heure de descente, nous atteignons la partie du parcours où tout danger réel est écarté. Notre guide semble lui aussi plus détendu et se propose même de nous prendre en photo.

024Le soleil est resplendissant et  le décor de la nuit se révèle à nous : glaciers, crevasses (dont une de 700 mètres de profondeur quand même) franchies en sautant, et derrière nous désormais, le sommet du Huayna Potosi.

025 026 027 028Alors que nous atteignons le camp de base, nous savourons de manière collective notre victoire, conscients que la dynamique incroyable de notre groupe a été un élément majeur de notre réussite. Trois heures de marche supplémentaires et nous voilà revenus à notre 1er refuge pour remballer notre équipement et avaler un repas léger.

Dans le bus qui nous ramène vers La Paz, je ferme les yeux. Tellement fier d’avoir relevé et remporté cet énorme défi, d’avoir su puiser dans des réserves physiques et morales dont je ne soupçonnais pas l’existence, je me laisse aller à un bonheur contenu mais immense.  L’expédition Huayna Potosi, cette formidable aventure personnelle et collective, dont je garderai souvenir à vie, est désormais terminée : nous sommes venus, nous l’avons vu.

Et nous l’avons vaincu.

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6 Comments on “Le Huayna Potosi : veni, vidi, vici”

  1. Francois Says:

    you are the king of the mountain :)
    Bravo gars, et en plus tu reviens avec tes 2 genoux …

  2. Emmanuelle Says:

    Énorme!!!! Félicitations! Et quel talent pour décrire l’ascension! Bisous

  3. Kimmie Says:

    Fabien!
    So happy to have met you and got to share this amazing experience :) J’adore votre blog et le fait que nous avons une place pour aller pour relire et revivre nos aventures!
    Much love from the crazy Canadians
    Kim&Tom